Tous les lundis soirs, je vais assister à un cours de théologie oecuménique sur les textes chrétiens des 1ier et 2ième siècles après JC. La dernière fois c'était sur l'Evangile de Marie.
J'ai trouvé sur Google ce texte écrit par celle qui a traduit cet évangile du copte pour la nouvelle édition de la Pléiade. Je vous le met pour ceux que cela intéresse.
"MAGAZINE «Evangile selon Marie»
La préférée du Christ
Marie Madeleine est la première à avoir vu le Christ ressuscité. Dans l'«Evangile selon Marie», publié dans le deuxième volume des «Ecrits apocryphes chrétiens» paru l'année dernière dans la Pléiade, elle rassure les apôtres avant qu'ils partent en mission pour évangéliser. C'est l'historienne fribourgeoise Françoise Morard qui a traduit du copte cet Evangile pour la prestigieuse collection française. Elle nous parle de ce texte et de Marie Madeleine, cette femme tant aimée du Christ.
Comme l'a représenté Fra Angelico dans ce Noli me tangere, Marie Madeleine est la première à voir le Christ à sa sortie du tombeau
Les amours du Christ et de Marie Madeleine? Il est inutile de poser la question à Françoise Morard. Elle a lu le Da Vinci Code de Dan Brown à la demande de jeunes de sa famille qui voulaient connaître son avis sur la question. Et elle tient à le donner, en préambule, avant de parler de son propre travail et de choses sérieuses.
Françoise Morard est bien éduquée. Elle nous demande de ne pas mentionner le terme exact qu'elle utilise, mais, en gros, on peut traduire que Dan Brown fait dans l'élucubration. «Son livre est un trucage du début à la fin. On ne trouve nulle part dans les écrits apocryphes chrétiens une mention du mariage de Marie Madeleine. Dan Brown se sert à tort d'un passage de l'Evangile de Philippe.»
Disciples désemparés
Françoise Morard est aujourd'hui retraitée. Elle a enseigné à l'Université de Fribourg la patristique et l'histoire des origines du christianisme. Elle fait partie, depuis de longues années, de l'Association pour l'étude de la littérature apocryphe chrétienne (AELAC) et c'est à ce titre qu'elle a traduit l'Evangile selon Marie pour la Pléiade.
L'Evangile selon Marie prend tout son intérêt dans cette période pascale. Marie Madeleine est, en effet, la première à voir le Christ ressuscité.
Elle a eu un rôle privilégié dans ce moment central du christianisme. Dans l'Evangile de Jean, Marie se trouve devant le tombeau vide de Jésus. Elle se tourne et Jésus lui apparaît. Scène fameuse, représentée notamment dans le tableau de Fra Angelico où le Christ lui demande de ne pas le toucher – «noli me tangere». Et d'annoncer aux disciples qu'il monte vers son Père et leur Père.
L'Evangile selon Marie est un prolongement de cette scène. Le début du texte manque, mais on sait, grâce à ce qu'il en reste, qu'on se trouve dans une réunion des disciples avec le Sauveur qui leur parle avant de les quitter. C'est dans la deuxième partie qu'intervient Marie Madeleine. Les apôtres vont devoir partir répandre l'Evangile, mais ils sont désemparés. Dans l'Evangile selon Marie, ils se demandent: «Comment irons-nous chez les païens pour proclamer l'Evangile du Royaume du Fils de l'Homme? Si lui, ils ne l'ont pas épargné, comment nous, nous épargneront-ils?» Grâce à sa rencontre avec le Sauveur, c'est Marie Madeleine, celle que le Seigneur a aimée plus que les apôtres, qui leur répond, qui les rassure.
Influence de la gnose
Marie Madeleine répond aux disciples désarçonnés: «Il nous a unifiés, il nous a faits Homme.» Ils ne sont pas encore parvenus à la connaissance véritable, «celle qui assure la tranquillité intérieure», elle les y conduit. Pour comprendre ce texte, explique Françoise Morard, on ne peut pas faire l'impasse de la gnose.
L'historienne est en effet convaincue que la gnose influence fortement cette version copte de l'Evangile selon Marie: «La réunification de l'esprit et de l'âme est au centre de ce texte. Le Christ, selon les paroles de Marie Madeleine, et c'est le message principal du texte, a réunifié intérieurement l'Homme. Dans la gnose, on trouve souvent ces paroles: n'ayez pas le c½ur partagé. L'unité intérieure, c'est la grande chose de la pensée gnostique.»
On connaît l'existence d'une version grecque de cet Evangile selon Marie dont il reste des fragments et Françoise Morard est certaine que la version copte datant du IVe siècle «a été remaniée par des lecteurs gnostiques». Le grand message, c'est l'unité du c½ur. «C'est un texte d'un intérêt extraordinaire dans le sens de l'ascétisme», confie-t-elle.
Le rôle de la femme
Dans l'Evangile selon Marie, on est au centre d'une réflexion sur le sens du message du Christ, en prise directe avec les questions que se posaient les premières communautés chrétiennes (lire ci-contre). «Les deux discours successifs de Jésus, puis de Marie, suscitent de la part des apôtres des interrogations, qui pourraient bien être le reflet de questions qui se posaient dans certaines communautés des premiers temps», peut-on lire sous la plume de Françoise Morard.
Mais les apocryphes sont aussi des textes qui valent tout simplement par leur narration. Les histoires d'hommes et de femmes rencontrent la grande histoire de l'Eglise. Ainsi, dans l'Evangile selon Marie, quand l'apôtre Pierre s'offusque du privilège accordé par le Christ à Marie Madeleine: «Se peut-il qu'il se soit entretenu secrètement avec une femme...
L'a-t-il choisie de préférence à nous?» Françoise Morard n'exclut pas que la version copte ait été écrite dans un milieu de femmes. «Les féministes américaines, explique-t-elle, aiment beaucoup ce texte, mais je pense qu'elles vont un peu loin. Ce qui est certain, c'est qu'il y avait des femmes prophétesses. Lorsque la hiérarchie chrétienne s'est mise en place, elles en ont pâti. Elles ont certainement eu un rôle important dans les premières communautés chrétiennes, plus important que par la suite.» Elle écrit encore dans son introduction: «Une dernière conclusion peut être tirée de ce texte, modeste en apparence, mais riche de contenu: en plaçant cet enseignement sous le nom de Marie Madeleine, il donne à la femme qu'est Marie sa dignité de premier témoin de la résurrection, il lui accorde peut-être un charisme de prophétie auquel, dans la tradition de son temps, elle pouvait prétendre.» C'est une leçon qui vaut bien quelques réflexions pascales.
Foi de la première chrétienté
On a beaucoup parlé ces dernières semaines de l'Evangile de Judas. Ce texte, qui remet passablement en question le rôle de Judas en le faisant apparaître comme un apôtre qui n'aurait pas trahi le Christ, date approximativement de la même période que l'Evangile selon Marie et présente plusieurs points communs avec lui: c'est aussi une version copte influencée par la gnose.
L'Evangile selon Marie et l'Evangile de Judas nous interrogent sur le statut de ces textes apocryphes chrétiens. Quel est leur rôle, comment s'articulent-ils avec les textes canoniques? Dans l'introduction générale du deuxième tome des Ecrits apocryphes chrétiens, on peut lire cette explication: «Il est impossible de définir les écrits apocryphes sans faire référence à leur relation avec les écrits de la Bible. Souvent, cette relation a été comprise comme une relation de concurrence: les apocryphes auraient revendiqué une autorité égale à celle de livres canoniques et auraient prétendu prendre place dans le recueil des Ecritures saintes. Mais, à de très rares exceptions près, cette idée de concurrence est trompeuse... En réalité, leur visée d'ensemble est plutôt de rendre plus clair et plus parlant le texte biblique...»
Françoise Morard va aussi dans ce sens: «Les écrits apocryphes circulaient dans les premières communautés chrétiennes. Ils expriment la foi et la réflexion de ces premières communautés.» Elle rappelle un élément essentiel pour comprendre la présence de ces nombreux textes apocryphes: «Le christianisme s'est répandu oralement, il y avait donc autant de sens qu'il y avait de prédicateurs.»
Jean-Michel Roessli, assistant docteur en patristique à l'Université de Fribourg, a lui aussi participé à la rédaction de ce deuxième volume des Ecrits apocryphes chrétiens de la Pléiade. Il y a traduit les Oracles sibyllins et il a réalisé l'index thématique du volume. Pour lui, «d'un point de vue chrétien, il est plutôt émouvant de voir cette diversité de pensée présente dans les écrits apocryphes». Il remarque que si ces textes ont parfois été condamnés, ça n'a de loin pas toujours été le cas: «Beaucoup, dans l'Eglise, notaient le statut différent de ces textes, mais leur reconnaissaient une valeur pour l'édification des fidèles.» Il rappelle encore que les textes canoniques du Nouveau Testament ont été fixés aux alentours du IIe siècle et que, du point de vue du dogme, pour être canoniques, ils devaient avoir été dictés par le souffle de l'Esprit.
«Il n'y a pas lieu d'être effrayé par ces textes», conclut-il. Aujourd'hui encore, certains chrétiens sont persuadés qu'ils sentent le soufre. Françoise Morard reconnaît que «les textes apocryphes gardent une couleur de livre interdit, une coloration de curiosité».
Pour les amateurs d'art enfin, les apocryphes ont joué un rôle essentiel. Ils inspirent en effet des pans entiers de l'histoire de la création artistique. Pour ne donner qu'un seul exemple, toutes les représentations de la naissance de la Vierge et de son origine viennent des textes apocryphes.
Ecrits apocryphes chrétiens, tome 2, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade
Charly Veuthey
15 avril 2006
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